Ordre des Frères Mineurs franciscains du Canada

La terre aussi est notre prochain

La terre aussi est notre prochain

Le texte «La Terre aussi est notre prochain» de frère Gilles Bourdeau, publié l’automne dernier dans la Revue des Missions, figure parmi les finalistes du Prix d’Excellence de l’AMéCo (Association des médias catholiques et oecuméniques), catégorie « Réflexion ».

C’est un acquis culturel et religieux que de faire référence à l’expérience de François d’Assise lorsqu’il s’agit d’explorer la spiritualité de la création et d’évoquer des repères éthiques en écologie. Trop souvent, de larges secteurs de l’humanité et des Églises chrétiennes projettent sur cet homme et le mouvement franciscain une vision qui n’est pas fondée dans la réalité et tirent des conclusions qui ne pouvaient être celles de François et de ses premiers compagnons. Ici, je veux réfléchir à certaines dimensions de l’expérience franciscaine de l’environnement en m’inspirant du Cantique des créatures et des Fioretti.


1. De la nature à la création


Dieu, l’Humain et le Cosmos, voilà une expérience globale et inséparable pour François d’Assise. Sa conscience et sa connaissance du cosmos impliquent, comme chez toutes les générations du Moyen Âge occidental, un univers reçu et interprété dans une relation dynamique au divin. Il y a chez lui un fonds sacral où toutes les réalités existantes sont posées et comprises à partir d’une Transcendance qui est et apparaît comme un principe d’origine, d’existence et de finalité. Ne pas reconnaître que François est contemporain de cette civilisation sacrale, c’est l’isoler de son époque et se priver de la singularité de son expérience.


Pour François, tout est créé et racheté par le Père dans la mort et la résurrection du Christ Jésus: tout humain et toute créature. Il n’expérimente pas la nature pour elle-même mais dans sa relation à Dieu et à l’humain. 


Pas plus qu’il n’éprouve l’humain pour lui-même dans sa relation à Dieu et à la création. Dans cette perspective, il n’y a pas de nature en dehors de la Création: toute créature est pour lui filiale et fraternelle, sympathique et solidaire.


Son apport vivant et conscient avec tout élément de la nature est un rapport de similitude. Il l’éprouve à propos du soleil dans ce Cantique si familier: «Il est beau et rayonnant avec grande splendeur, de toi, Très Haut il porte le signe» (Cantique des créatures, verset 4). Chaque créature est «un admirable don de Dieu» et un «signe» porteurs de sa présence et de son agir. Dans une telle vision de foi et de contemplation, François établit une relation avec chaque créature dans le respect absolu et la courtoisie de l’Esprit. Tout ce qui est de Dieu ne peut être approché et connu qu’avec le coeur et le regard de Dieu.

 

François s’éloigne aussi des cultes animistes et des mouvements cathare et manichéiste de son époque. La nature est créée, donc de Dieu. Elle est aussi un lieu privilégié de bonté originelle, actuelle et finale. La nature n’est pas sous l’emprise du mal et elle n’est pas une divinité! Don de Dieu, la nature doit être reçue et célébrée pour ce qu’elle est: elle est compagne de l’itinéraire évangélique et elle doit être rendue à Dieu dans et par le Christ Jésus.


François comprend que la vocation et le destin du cosmos ne sont pas totalement différents de sa vocation et de son destin. Son pèlerinage de croyant ne peut être accompli sans une solidarité profonde et volontaire avec toute la création. Le Cantique des créatures l’illustre bien: la réconciliation universelle touche l’humain qui affronte la vie et la mort (v. 12-13), les sociétés qui doivent apprendre le pardon et la paix et les partager (v. 10-11) et toutes les créatures (v. 1-9.14) invitées à rendre grâces. Comme un Adam nouveau, configuré au Christ ressuscité, François d’Assise voit et vit toute créature comme l’Esprit voit et fait vivre. 

2. La création, disciple et apôtre de la bonne nouvelle

Le livre des Fioretti (chapitre 16) raconte que François a prêché aux oiseaux! Giotto a peint cette scène avec une rare finesse. Cette expérience n’est pas si naïve. Elle exprime l’ampleur de la conscience chrétienne de la création chez François. Celui-ci, à peine confirmé dans son choix de s’adonner à la prédication, entreprend sa tâche d’évangéliser avec impétuosité et ferveur: «Sa volonté est que tu ailles prêter par le monde, car il ne t’a pas élu pour toi seul, mais aussi pour le salut des autres.» En route, il pose un geste révélateur en prêchant aux oiseaux et en les bénissant. La substance de son sermon nous est connue. La légende rapporte qu’après avoir été bénis, les oiseaux s’envolèrent vers toutes les directions du monde, soit l’orient, l’occident, le midi et l’aquilon… signant le monde de la croix.  


La leçon est claire. La Bonne Nouvelle du salut concerne toute la création qui est perçue et présentée comme un auditeur valable de la Parole de Dieu. La prédication de la Croix et de la pénitence, pour François, vaut autant pour les oiseaux que les hommes! Ils écoutent peut-être mieux! La Pâque du Christ donne un sens à tout et à tous; tout et tous peuvent recevoir la Bonne Nouvelle et la proclamer. François associe la création à la condition des disciples et à la mission des apôtres: recevoir et partager la Parole à tout l’univers.


Peu de témoins de la Résurrection auront poussé aussi loin que François d’Assise la participation au ministère de l’Évangélisation. Cette expérience de François démontre largement sa vision paulinienne de la Résurrection venue et à venir (Rom 8, 18-30). Elle démontre aussi sa sensibilité chrétienne et la logique intuitive de ses perceptions si contraires à nos mentalités et à nos pratiques réductrices quant à l’annonce de la Bonne Nouvelle à toute la Création.


Nous n’allons pas aussi loin dans l’universalisation du salut et de sa proclamation. Nous entretenons un discours éthique sur la création et parlons volontiers des responsabilités sociales et politiques des peuples et des communautés chrétiennes. Nous prêchons sur la création mais jamais à la création. Toute l’originalité et toute la différence de François d’Assise portent sur ce dernier aspect.

3. La création, serviteur et ministre de la louange


Nous ne sommes plus étonnés de voir François appeler toute créature à la réconciliation, de proposer à chacune de prendre sa place et de faire entendre sa voix comme membre d’une communauté cosmique qui bénit le Dieu de Jésus Christ. La création est un sujet actif de la liturgie et non pas seulement un objet ou une occasion de prière et de bénédiction. 


Pour François, le Christ appelle l’humain et le cosmos à vivre réconciliés et à partager avec Lui une louange universelle et unique, donc à participer à une fraternité réelle où le cosmos et l’humanité entonnent ensemble un hymne de louange (la louange de la création). François l’entend et l’anime: «Louez et bénissez mon Seigneur, et rendez-lui grâces et servez-le en toute humilité» (Cantiques des créatures, v. 14). Pour les Églises, cette dimension demeure toujours traditionnelle et nouvelle. 


Dans le renouveau éthique et politique qui nous interpelle comme chrétiens, il est fort possible que cet aspect nous échappe ou nous intéresse peu. Pour qu’elle soit significative et pratique, il faut que nos Églises proposent la réconciliation  universelle comme le Christ nous la donne et comme François a eu l’audace de l’accueillir et de la célébrer. La réconciliation universelle implique une pratique morale et un culte où la nature n’est pas utilisée comme un objet décoratif mais accueille comme une soeur… et donc une compagne du quotidien et de louange.


Dans la spiritualité, François est l’un des rares priants à avoir éprouvé et pratiqué tant d’exigences et de conséquences de la Résurrection. La raison est simple et limpide. Pour lui, toute créature est un prochain! Un frère et une soeur! Demander pardon à la création et aux créatures, s’engager à la réparation et au respect absolu, aimer et garder sont des attitudes mystiques et morales que François vit résolument comme un fils, un frère, un époux, un prophète et un ministre de la Réconciliation. Nous sommes loin d’un romantisme si souvent projeté sur François d’Assise. La spiritualité née de lui affirme que les rapports de l’Humain et du Cosmos sont des réalités de charité. Sans surprise Bonaventure, disciple et théologien de l’expérience de son maître, sera le premier à justifier théologiquement que l’homme peut aimer la nature d’un amour de la charité.


Si le salut s’adresse à l’Humain et à la Création, il va de soi que le jugement final, dans une perspective franciscaine, portera aussi sur les rapports des individus et des collectivités à l’égard de toutes les créatures. Ce n’est pas forcer l’expérience que d’imaginer le Seigneur glorifié questionner ainsi les humains: «Qu’as-tu fait de la terre et de toutes les créatures? N’étaient-ils pas tes soeurs et tes frères?» Un jour, la vérité de l’expérience de François d’Assise éclatera: la terre est aussi notre prochain!


Gilles Bourdeau, OFM 

Voici le lien de la Nouvelle sur les finalistes des prix d’excellence de l’AMéCO: http://nouvellesacpc.blogspot.ca/2016/10/finalistes-des-prix-dexcellence-de.html