Ordre des Frères Mineurs franciscains du Canada

La noirceur comme lieu de lumière

En début d’hiver, les fins de journée sombres nous font entrer dans une certaine torpeur. De plus, le froid nous oblige à porter des vêtements plus lourds et plus encombrants. On sent le besoin de se renfermer, de se protéger. Pourtant, tout cela pourrait être vécu comme une occasion de rencontre.


J’ai vécu dans l’Arctique canadien, avec beaucoup de bonheur. Je le dis régulièrement : si ce n’était de devenir franciscain, nul doute que je serais resté là-bas — car j’y étais laïc missionnaire avant de me joindre à la communauté.  Lorsqu’on parle de noirceur et de froid, il faut multiplier par 5 ou même dix l’expérience du Nord comparativement au Sud du Québec. Or, dans le Nord, on sait exactement comment  « lutter » contre ces conditions. 


À l’arrivée d’un blanc, venu du Sud du pays — pour être professeur, infirmier ou comptable —, on a tôt fait de l’informer : il ne faut pas lutter contre le climat; il faut composer avec lui. Rien ne sert d’affronter les blizzards, ou les conditions météorologiques difficiles. Autrefois les Inuits profitaient de chaque tempête pour se reposer et refaire leurs forces. Ils ont d’ailleurs développé une capacité remarquable de dormir des jours entiers et… de chasser ou pêcher longtemps, sans dormir. Aussi, les jours de tempêtes, tout le monde reste à la maison et se repose.


De même, des gens privés de lumière en connaissent bien l’effet. Aussi, le maître-mot, là-bas est tout simple : quand il fait jour, on sort dehors. Intuitivement, ils avaient compris qu’il y avait quelque chose de guérisseur ou de dynamisant dans le fait de rencontrer la lumière du jour quand elle se présente. J’ai connu un village où la lumière ne se pointe qu’une demi-heure à l’heure du midi; il fallait en profiter pour sortir. Même en hiver, on peut vivre bellement et en santé si l’on profite du climat et de la lumière autant qu’on peut. 


Pour des personnes immigrantes, j’ai souvent dit que la clé — quant au climat — est d’apprendre à pratiquer des activités de loisirs durant cette période. Tant que l’on est pas réconcilié avec le froid, on ne sera pas heureux. Tant que l’on ne marchera pas « dehors » durant la clarté, la noirceur nous saisit peu à peu. 


Le monde médical a élucidé la question de la lumière, et de son lien avec la vitamine D; on comprend mieux ce qui cause les « blues » de l’hiver et la propension à l’état « dépressif » qui en résulte. Or, c’est loin d’être une fatalité.


Enfant et adolescent, l’arrivée de l’hiver était le hockey, d’abord dans la rue puis avec nos patins sur la patinoire du quartier. Même en pleine tempête, nous allions jouer avec nos « scrapers » et nos pelles afin de nettoyer constamment la glace. L’hiver, c’était la blancheur, le jeu et le plaisir de rentrer à la maison pour prendre une bonne soupe et un chocolat chaud. Oui, j’ai eu des petites joues engelées ou les doigts que je n’arrivais pas à réchauffer. À mon souvenir, rien qui n’aie résisté à un bon feu de foyer et un repas avec mes amis ou ma famille. Le ski, la raquette ou les promenades en hiver n’ont rien à envier aux activités de l’été, du printemps ou de l’automne. 


Pour les ténèbres aussi, on peut relativiser. J’ai déjà vu, dans un amphithéâtre de 10 000 spectateurs, le chanteur Bono du groupe U2, allumer une petite chandelle. Même en pleine nuit, la faible lumière que portait l’artiste lançait un message d’une grande puissance. Une toute petite lueur éloigne déjà les ténèbres les plus profondes.


L’humble crèche change tout. L’expérience religieuse du « soleil de justice » fait inévitablement reculer la noirceur. Malheureusement, la société moderne confond l’histoire de Noël avec une « histoire pour les enfants ». J’ai toujours trouvé que de parler de l’humilité de Dieu et de son amour infini était une thématique d’abord pour les adultes. Car de là, tout change. Absolument tout. Seuls des adultes habités par cette lueur de Noël peuvent en témoigner. La Vie aura raison de toute mort. Tôt ou tard.


Frère Guylain Prince, ofm