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Guylain Prince: De «drummer» à franciscain!

Si on m’avait dit, lorsque j’avais dix-sept ans, que je deviendrais franciscain, j’aurais éclaté de rire! Rien ne m’avait préparé à un tel choix de vie : j’avais la barbe et les cheveux longs, j’étais plus drummer dans deux bands qu’étudiant et je me donnais parfois des allures de « tough ». Non rien ne m’y préparait. La route fut longue et souvent hésitante; mais, en cette belle année 1998, je m’engage pour de bon! Je serai franciscain pour la vie!

En fait, tout a basculé en une fin de semaine. Au CÉGEP, il m’arrivait de saluer l’agent de pastorale : un prêtre italien qui s’appelait Antoine. Il savait que je faisais de la musique, sans plus. À un moment donné, il me demande : « Connaîtrais-tu quelqu’un qui joue des percussions? » Évidemment, je lui ai dit que je « tapochais » de temps à autre. Il m’invita alors à visiter un groupe de musique qui en aurait bien besoin. Ça me tentait plus ou moins puisque je jouais déjà dans deux bands. J’y suis allé.

Ma première impression? Une gang de fous! Ils étaient plus de 10 musiciens et musiciennes qui parlaient de foi et du « Bon Dieu ». En plus, ils semblaient chercher chaque occasion pour se souhaiter la « Paix du Seigneur » et s’embrasser. Je n’en revenais pas. Puis, après un temps de prière (toute une expérience pour moi!), ces mêmes musiciens se sont mis à pratiquer. « Pas mal, me suis-je dit, ça manque de rythme, mais c’est bon. » J’ai commencé à les voir toutes les deux semaines, à répéter un peu, sans grande conviction. Mais ça n’allait pas tarder…

Un flash qui m’a renversé!

Le Père Antoine, le prêtre de tout à l’heure, a commencé à insister pour que j’aille à une « Montée pascale ». Je ne savais pas trop ce que c’était. Durant le congé de Pâques, nous nous sommes retrouvés, une douzaine de gars, en camping d’hiver dans la région de Rawdon. Je dis d’hiver car c’était sur la neige et pendant une nuit, il avait fait – 30 °C.

Une mauvaise surprise m’y attendait : on y parlait de religion. À ça, je n’étais pas intéressé. J’ai donc commencé la fin de semaine « sur les freins ». En effet, à partir du jeudi soir, nous vivions les derniers moments de la vie de Jésus : le dernier repas, la tristesse de l’abandon, les procès, la crucifixion, etc. Il serait long de tout décrire. Mais j’ai commencé à comprendre quelque chose : il y avait beaucoup d’amour dans la vie de cet homme. Et ça m’a ébranlé. Je me suis dit : « Au fond, ce n’est qu’une fin de semaine, ça ne pourra pas me faire de mal… ».

Le samedi matin, très tôt, avant le lever du soleil, on nous réveilla. De toute la nuit, je ne garde qu’un souvenir : celui d’avoir claqué des dents. Dans la pénombre, nous nous sommes rendus au sommet d’une colline. Là-haut, j’ai vu le soleil apparaître. « Tel le soleil qui se lève le matin et éclaire la nuit, aujourd’hui s’est levée une grande lumière. Du milieu du tombeau, la vie de Jésus est réapparue! Il est vivant! Il vit toujours! Alléluia! » Un chant de joie fut entonné; je suis resté silencieux à contempler l’horizon.

Peu de temps après, nous descendions la montagne en silence : je n’en revenais toujours pas. Et puis, nous cherchions une source. Soudain, au détour d’un rocher, elle apparut : claire, limpide et légère. Le Père Antoine nous a dit : « Ceux d’entre vous qui le veulent peuvent me raconter leurs pires bêtises et je les pardonnerai au nom de Dieu ». Je me souviens vaguement d’avoir pris quelques moments de réflexion. Mais ce dont je me rappelle avec beaucoup de détails, c’est le moment où Antoine, avec un peu d’eau, m’a pardonné mes péchés. J’ai fondu en larmes, à genoux dans la neige. Et, par crainte d’avoir l’air ridicule, j’ai jeté un regard autour de moi : douze autres adolescents, comme moi, pleuraient et célébraient la bonté de Dieu! L’image était saisissante! Un peu à l’écart, je me suis mis à prier…

Drummer du Bon Dieu

Mon souvenir est frais comme si c’était hier. Je regardais autour de moi : les mêmes arbres, la même colline, la même neige, mais tout avait changé. Tout était différent : car le monde, à mes yeux, était habité de Dieu. Il m’apparaissait si présent qu’on pouvait presque le toucher. J’ai même tendu les mains. Toute ma vie, je l’avais vécue sans réaliser que le monde était habité par Quelqu’un dont la bonté n’a pas de limite. Toute ma vie, il avait été là, mais je ne l’avais pas écouté.

Ce fut l’un des plus beaux moments de bonheur de ma vie et l’un des plus douloureux aussi. Car dans ma joie, je ne pouvais accepter une chose : j’étais passé à côté d’un être si bon sans lui avoir laissé la moindre place. Dieu était tout proche et je l’avais négligé. C’était le samedi de Pâques 1982.
Pendant trois ans, j’ai joué de la musique avec le groupe de jeunes croyants. Je suis devenu l’un d’eux. Enthousiaste, j’ai commencé à consacrer beaucoup de temps à la musique et à d’autres choses qui concernaient le « Bon Dieu ». Puis je me suis rendu compte de quelque chose : plus que mes talents de musicien, le Seigneur attendait de moi que je lui consacre toute ma vie, toutes mes capacités, toutes mes facultés. Je me suis engagé à le suivre où bon lui semblera. Mais, je ne m’attendais toujours pas à devenir Franciscain…

Le célibat?!?

Durant cette période, j’ai sorti avec deux femmes. La deuxième surtout, je l’ai beaucoup aimée. Nous aurions pu nous marier. Pour moi, il était évident que je pouvais vivre cette belle vie de foi, tout en étant en couple. Ma compagne en espérait autant. Nous échangions profondément et nous laissions place à Dieu. À aucun moment je n’avais envisagé sérieusement de vivre une forme de vie en tant que célibataire. Cela m’apparaissait impossible à vivre.

Ma compagne et moi sommes allés visiter certaines communautés où les couples peuvent vivre un engagement religieux et avoir une famille. Nous en avons croisé quatre ou cinq. Mais plus j’expérimentais ces formes de vie et plus une question montait en moi : et si c’était en tant que célibataire?
Pendant plus de trois ans, j’ai lutté « pour ne pas voir et ne pas entendre ». Je n’osais y croire. « Pas moi! Un autre peut-être, mais pas moi! » J’étais persuadé que ce ne pouvait être pour moi : j’étais trop attiré par les femmes pour que ce soit sérieux!

Quand François d’Assise frappe en plein coeur!

Retournons un peu dans le passé. Lorsque j’avais dix-neuf ans, quelqu’un m’avait donné un petit livre : les écrits de François d’Assise. « Quelle drôle de manière de dire les choses! », m’étais-je dit. François, en effet, avait vécu à l’époque des chevaliers. Si, dans leur ensemble, ces petits mots de sagesse m’attiraient peu, certains me frappèrent droit au coeur. En voici quelques-uns :

« Heureux le serviteur qui chérirait et respecterait autant son frère lorsqu’il serait loin, que lorsqu’il serait avec lui et ne dirait rien derrière lui qu’il ne puisse avec bonté dire devant lui » (Adm 25)

« Heureux le serviteur qui, lorsqu’il parle, ne manifeste pas tout ce qu’il a, sous prétexte de récompense, et n’est pas prompt à parler, mais prévoit sagement ce qu’il doit dire et répondre. » (Adm 21)

« Où est amour et sagesse, là pas de crainte ni d’ignorance.
Où est patience et humilité, là pas de colère ni de trouble. » (Adm 27).

Ces paroles, et beaucoup d’autres devinrent pour moi des points de repère très importants dans ma vie.

Mais la plus importante de toutes celles-là est certainement :

« Dieu est, et cela suffit! »
(François dans le livre Sagesse d’un pauvre d’Éloi Leclerc, franciscain)

Apprendre à reconnaître Dieu dans le monde; se réjouir de tout son être du fait seulement qu’il existe, un Dieu si bon et si grand; célébrer sa présence par toute mon existence. Et apprendre à se contenter de peu. Car si Dieu est « mon Tout », comme priait François d’Assise, rien d’autre ne peut occuper la place d’un tel Absolu. Tout le reste est relatif à cette unique source de bonté.
Je pourrais parler de tant d’autres choses. De ces deux années extraordinaires que j’ai vécues dans l’Arctique canadien, de mon voyage à Assise en Italie, de ces engagements auprès des exclus et des petits depuis le début de mon cheminement, de ma quête d’unité avec les autres chrétiens, de ma formation et de mon engagement à proclamer la Parole de Dieu, etc. Mais toutes ces dimensions de mon être prennent racine dans l’unique affirmation : « Dieu est, et cela suffit ».

Marcher pour devenir franciscain…

Depuis le moment où je me sentais appelé à devenir Franciscain et le moment où je le suis devenu, il s’est écoulé plus de six ans. J’avais tellement de préjugés et d’inquiétudes. Mais petit à petit, cette conviction s’est affermie. J’ai entrepris les démarches à la suite de mon voyage à Assise. Puis j’ai vécu l’une des plus belles années de ma vie : le noviciat. Depuis, je suis franciscain.

Parfois, je me sens fragile. Parfois, je me sens infidèle. Il m’arrive de croire que je ne mérite pas de porter un habit qui fait de moi un fils de François d’Assise. Mais, il m’arrive aussi de crier au Seigneur : « Merci de m’avoir fait connaître une telle famille! ». Lorsque la fatigue me tenaille et que j’ai l’impression d’être vide, presque toujours une petite délicatesse du Bon Dieu vient me rappeler combien je suis aimé. Combien nous sommes aimés.
En fait, la vie est simple. J’ai tout simplement tendance à la compliquer. Pourtant, peu de choses me rendent heureux. Célébrer de tout mon être sa présence et sa bonté. Ne pas me soucier du lendemain. Aimer mon prochain de mon mieux. Servir les plus petits et les exclus.

Il en faut si peu… pour être heureux. Puisse le Seigneur me le rappeler.

Car c’est là que je puise le bonheur d’être frère mineur.